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L’empreinte écologique dans la réflexion socialiste

01-03-2009

Au début du XIX, les conditions de travail des enfants de 5 ans dans les filatures finirent par alerter les pouvoirs publics qui commandèrent au Dr Villermé  le fameux Tableau de l’état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine, et de soie.  Ce ne furent pas tant les souffrances que les statistiques fournies par les conseils de révision qui les émurent, les jeunes ouvriers étaient si mal portants que les 2/3 étaient déclarés inaptes. La France risquait de manquer de conscrits et les manufactures  de main d’œuvre.  L’anthropophagie du capitalisme est alors avérée : les industriels peuvent piller jusqu’à épuisement leur première ressource, la force de travail. La totale liberté des rapports de travail posée par le loi Le Chapelier, excluant aussi bien le droit d’association des travailleurs que toute intervention de l’Etat, a démontré ses limites. Les fondements de la lutte des classes sont posés, si le prolétariat veut assurer sa survie, il va lui falloir s’organiser contre la détresse physique et morale que le capitalisme inflige à  la condition ouvrière. La régulation politique et la réglementation publique sont convoquées pour encadrer la liberté contractuelle. En1841, la première loi de protection des salariés est votée avec l’interdiction du travail des enfants de moins de 8ans.

Le XXIème  siècle ressemble davantage au XIXème qu’au siècle précédent : l’accumulation des crises climatique, alimentaire, écologique, sanitaire, toutes d’ailleurs, parfaitement supportables jusqu’à la crise financière, remet en lumière l’autophagie du capitalisme.  Des docteurs Villermé modernes observent l’ Etat de la régression des forêts, de l’épuisement des nappes phréatiques, de l’augmentation de fréquence des vagues de chaleur détruisant les récoltes, de l’extinction des pêcheries, de l’expansion des déserts, de la détérioration des zones d’herbage, de la mort des récifs coralliens, de la fonte des glaciers, de l’élévation du niveau des mers, de la montée en puissance des ouragans, de la disparition des espèces… Mais la grande loi de protection de l’espèce humaine n’est  pas encore inscrite à l’ordre du jour du Parlement de la planète !

Mieux que la guerre et  le terrorisme ?

La mortalité due aux catastrophes naturelles a augmenté de 60 % entre les années 1980 et les années 2000. Entre 1994 et 2004, elles ont touché 2,8 milliards de personnes et causé la mort de 796 408 personnes et des pertes économiques estimées à 849 milliards de dollars. Pour ceux qui seraient tentés de n’y voir qu’un malheureux concours de circonstances, l’ONU a indiqué récemment que 9 catastrophes sur 10 étaient en lien avec le changement climatique. Ajoutons-y les catastrophes liées aux modes de production industrielle, énergétique  ou agricole, pollutions chimiques, nucléaires, contamination des semences par les OGM et autres vaches folles…etc.
La crise écologique est en passe de devenir la première cause de destruction de l’homme par l’homme.

Penser global 

Les écologistes considèrent, dans leur langage, que le monde est entré dans un mode de « dépassement et d’effondrement ». Notre civilisation n’est pas la première à être ainsi exposée. Par le passé,  d’autres ont déjà atteint le seuil auquel la demande a dépassé le taux de renouvellement des écosystèmes. Mais c’est la première fois que la même chose se produit à un niveau global. Toute la planète est concernée, plus de zones protégées, plus d’écosystèmes épargnés. Pour reprendre la célèbre métaphore, un battement d’aile de papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas. Ce  n’est plus un groupe  ou une espèce qui sont menacés d’extinction, mais la vie  humaine.
Souvent les questions environnementales sont perçues comme de sujets réservés aux spécialistes, nécessitant des compétences scientifiques particulières.
Or, les données de base sont accessibles à tous, dès lors que nous sommes intellectuellement prêts à les accepter :
-    nous consommons les ressources renouvelables bien plus vite qu’elles se régénèrent.
-    nous rejetons des gaz à effet de serre dans l’atmosphère bien plus vite que la nature ne peut les absorber.

La gauche mal à l’aise

L’histoire de la gauche est indissociable d’une part de l’adhésion  au progrès scientifique et technologique complément de la lutte contre l’obscurantisme et d’autre part, de la défense du salariat industriel. L’idée selon laquelle le progrès est, par essence, bon pour l’Homme a pourtant mal résisté à l’épreuve des faits. Celle selon laquelle, la science va corriger les excès de la science  a fait long feu. Parti organique de la classe ouvrière, la gauche est productiviste quasiment par nature. Le pacte entre le capital et le travail est scellé autour du destin lié de ce couple pervers. L’ambition réformiste de la meilleure répartition des richesses suppose d’abord la création du plus grand volume de richesses, la pénurie est difficile à partager équitablement ! La gauche n’a pas non plus été très résistante à l’illusion que le bonheur humain provient de la possession du maximum de biens de consommation ; elle est passée de l’égalité des droits et de l’émancipation par l’accès au savoir à l’égalité d’accès aux écrans plasma et aux téléphones mobiles. Dès lors, la crise écologique déstabilise la gauche au plus profond de son identité. Pas davantage de syndicalistes antinucléaires chez EDF que de militants du Vlib’ chez Renault !

La droite disqualifiée

A moins d’admettre que les droites actuelles aient perdu tout lien organique avec les puissances financières qui dominent l’économie mondiale, ce qui ne ressort pas des politiques qu’elles mènent, on ne voit pas bien comment ceux qui ont mené le monde jusqu’à la crise actuelle pourraient maintenant le sauver. Nicolas Sarkozy a décidé de marquer ses présidences française et européenne du sceau du volontarisme écologique et qui pourrait ne pas adhérer aux objectifs des deux Grenelle ou du paquet climat-énergies ? Mais comme le diable se niche dans le détail, qui a remarqué que sous la pression des lobbies, le Grenelle 2 a relevé à 500 salariés contre 250 précédemment, le seuil à partir duquel les entreprises privées seront tenues d’établir un « bilan carbone » (de leurs émissions de gaz à effet de serre) ? A-t-on entendu Nicolas Sarkozy contester la décision de la  Commission européenne de demander l’invalidation des clauses de sauvegarde qui s’opposent à la culture du maïs MON 810, en France, en Grèce et en Hongrie ?  La main droite de l’action gouvernementale ignore ce que fait la main gauche. Dans le même temps aux quatre coins de l’hexagone se multiplient les autorisations de projets grenello-incompatibles : circuit de Formule 1 dans les Yvelines, autorisation de construction par le groupe privé Direct Energy d’une centrale de production d’électricité au gaz d’une capacité de production de 892 mégawatts…

La préoccupation environnementale, nouveau facteur d’inégalités sociales ?

Le développement aussi spectaculaire du marché du bio que de celui de l’hyperdiscount illustre très clairement les nouveaux clivages sociaux-culturels de l’alimentation et de la santé. Manger 5 fruits et légumes bio / jour est avant tout une affaire de pouvoir d’achat. Se procurer de la viande élevée en plein air ou en batterie suppose des budgets alimentation bien différents. On voit donc s’installer un nouveau facteur d’inégalité sanitaire qui vient se surajouter aux espérances de vie respectives des cadres et des ouvriers : l’accès à une alimentation saine et moins cancérigène. Selon l’ANAH, trois millions de ménage ont froid l’hiver et vivent « en précarité énergétique ». 800 000 bénéficient de fonds sociaux et les dépenses cumulées d’assistance assèchent les fonds sociaux des Caisses d’allocations familiales. Les propriétaires pauvres représentent dans certains départements plus de 10% du parc privé. L’écoprêt  à taux 0 % prévu par le plan Borloo ne s’adresse qu’aux propriétaires ayant des capacités d’emprunt et exclut tous les autres, ceux qui justement sont dans la précarité énergétique. Et on pourrait multiplier ainsi les exemples confirmant que nombreuses mesures, taxes ou préconisations à vocation écologiques pénalisent les plus fragiles, les moins fortunés.

Pétrole contre nourriture ?

La compétition pour les ressources vitales et raréfiées que sont les terres arables et l’eau va s’intensifier entre pays riches et pays pauvres.  La réduction des ressources indispensables menace de faire passer le niveau de vie de millions d’individus en dessous du seuil de survie.
A la raréfaction mécanique due à l’accroissement de la population, il faut ajouter les effets de l’après-pétrole dans un mode d’organisation toujours autant dominé par l’automobile. La quasi-totalité des matières premières alimentaires sont potentiellement convertibles en carburant. « Dans les faits, les 800 millions de propriétaires du parc automobile mondial seront en compétition directe pour l’utilisation des ressources alimentaires avec les 1, 2 milliard d’individus vivant avec moins d’un dollar par jour.»(Lester R. Brown, Le plan B). La réduction des terres arables par habitant, dans les sociétés vivant juste au seuil de subsistance est un facteur de tensions et de violences entre communautés. En Afrique, en Inde, les conflits qualifiés de conflits intercommunautaires ou interethniques ont souvent pour origine et pour conséquence, la collision entre  croissance démographique, pauvreté et raréfaction des terres cultivables ou des ressources d’eau douce.

Des charters pour les réfugiés environnementaux ?    

A l’immigration politique et économique qui détermine depuis toujours les mouvements de population, il faudra désormais additionner les vagues montantes de réfugiés qui quittent leur pays sous la pression des dégradations environnementales. En Inde, en Chine, au Mexique, en Iran, en Afrique, on ne compte pas les villageois qui abandonnent  des lieux envahis par les déserts et/ou aux nappes phréatiques asséchées.  Si les hypothèses les plus dramatiques sur l’élévation du niveau des eaux des océans étaient, même en partie, vérifiées, l’exode massif des populations serait inéluctable. Aucune des réflexions menées sur les politiques d’accueil  des pays développés n’intègre actuellement la dimension environnementale de l’immigration.

La dette écologique sur les générations futures

Alors que le report des déficits publics sur les générations à venir est un leitmotiv du propos politique, la vérité écologique est souvent masquée. La prospérité économique moderne s’est en partie construite en creusant le déficit écologique ; or, ces coûts n’apparaissent nulle part dans les compatibilités publiques. Il faudra cependant bien les payer un jour !  Une étude de l’EARTH Council constate que les contribuables du monde entier payent environs 7000 milliards de dollars de subventions en faveur d’activités destructrices pour l’environnement. La même étude note « qu’il ya quelque chose de stupéfiant à observer le monde dépenser des centaines de milliards de dollars pour subventionner sa propre destruction ». Au culte de lutte contre les déficits publics, sœur jumelle de la déréglementation et de la dérégulation, il est grand temps de substituer l’exigence de la vérité écologique et le besoin d’encadrement de régulation et d’intervention de la puissance publique qu’elle engendre. C’est la première condition pour réorganiser les priorités politiques, économiques et budgétaires afin de dégager la redistribution des ressources nécessaires à la restauration de la planète, l’éradication de la pauvreté et la stabilisation de la population.

Adapter la critique du capitalisme plutôt que de s’adapter au capitalisme

La crise écologique est désormais le principal prédateur des pauvres, des déshérités, des ouvriers de l’industrie. Si elle peut atteindre chacun, ne doutons pas non plus que le pouvoir de l’argent donnera aussi le pouvoir d’accéder aux biens essentiels et de se tenir à distance des destructions de l’environnement. Observons aussi les décisions auxquelles elles donnent lieu : toutes visent à surenchérir le coût des activités polluantes ou celui des protections. Aujourd’hui, il existe un marché côté en bourse où s’échangent les droits de polluer. Demain les individus achèteront aussi leur droit de polluer, le droit de vivre sainement, de se procurer de  l’eau, de l’air.
La crise écologique est devenue centrale dans l’analyse que nous pouvons faire du capitalisme actuel, elle ne se substitue pas à la crise sociale, elle la transforme. Elle redéfinit le clivage entre riches et pauvres, dominants et dominés, exploiteurs et exploités. Mais elle n’altère en rien l’identité et l’exigence de la gauche : défendre ceux qui n’ont rien et que la destruction des écosystèmes plongera encore davantage dans le dénuement.
Un nouveau modèle de développement économique, social et écologique. Voilà le projet auquel il nous faut donner un contenu. C’est une révolution culturelle. Ni la droite, ni les environnementalistes adeptes du ni droite/ni gauche ne pourront la conduire. C’est au mouvement socialiste de s’en charger ! Et il y a urgence !

Article de Laurence Rossignol, Secrétaire Nationale chargée de l’Environnement et du Développement Durable, paru dans La Revue Socialiste n°33 de Janvier 2009.

Une réponse à “L’empreinte écologique dans la réflexion socialiste”

  1. philippe saintlos a dit :

    bonjour Laurence,
    très bon article, qui explique très en quoi l’écologie et la préoccupation environnementale peuvent être aussi facteurs d’inégalités sociales; le problème des verts (et c’est une des raisons qui m’a fait les quitter)est que la question sociale n’est pas ou peu traitée dans leur proposition de solution.
    amitiés écologiques,
    Philippe Saintlos

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1 commentaire